L'ÉVANGILE DU PÉCHEUR

III - LIVRE DES APPELS

2 - La femme de Pierre


Quand la femme de Simon se fut aperçue que Jésus, fréquemment, passait devant chez eux, jetant des regards par la porte entr'ouverte,
Et qu'il entrait s'asseoir à table, mangeant avec eux et annonçant le royaume d'Israël,
Elle attira Simon derrière le rideau et le retint dans ses bras, car elle était caressante,
Et lui dit : Simon, je t'en conjure, ne le reçois plus et ne l'écoute plus ! - Nous avons vécu ensemble une année de bonheur.
Le matin tu rapportes le poisson qui suffit à notre existence. Et même si nous sommes pauvres je ne me plaindrai pas.
Ne me suis-je pas toujours montrée heureuse avec toi ? Je ne réclame rien, mais à cette heure, exauce ta servante. Ferme la porte, Simon ! Ferme-la tous les jours et ne reçois personne. Avec ton frère André et ma mère, nous vivrons.
Je te le dis, je le veux, car ainsi je saurai ce que tu penses de moi.
- Et Simon était ému de ces paroles.

Mais la nuit suivante le temps était mauvais sur la mer. Le matin, les pêcheurs n'avaient pris aucun poisson,
Lorsque de nouveau Jésus enjoignit à Simon de retourner et de jeter le filet à tel endroit qu'il lui indiquait.
Il le fit et aussitôt tant de poisson fut pris que les filets se rompaient et que la barque affleurait et avait peine à revenir.
Tous les pêcheurs étaient dans l'admiration, et Simon se jeta à genoux, se frappant la poitrine,
Et il ramena Jésus à la maison. - Il vint, discourant et bénissant.
Alors la femme de Simon prit sans rien dire une charge de poisson, les apprêta, et quand ils furent prêts elle les servit sur la table ; mais elle-même ne voulut pas y toucher et se retira,
Jusqu'à ce que Jésus fût parti. Alors elle vint s'asseoir à côté de Simon, et pleura, la tête sur l'épaule de Simon.

Or, le lendemain la belle-mère de Simon se trouva malade de la fièvre. Jésus était à la synagogue ; on alla le prévenir.
Il accourut sans attendre. Il s'approcha du lit de la malade, se pencha sur elle, et lui prenant la main, commanda à la fièvre. Au même instant la fièvre la quitta et elle se mit à servir.
Et cette fois encore Jésus entouré de tous ceux de la maison, parlait du royaume de Dieu.
- Et il remarqua la femme de Simon qui se tenait à l'écart, assise, la figure minée et les cheveux défaits.
- Et toi, ma fille ? lui dit-il .
- Moi aussi, Seigneur, répondit-elle, je suis malade aujourd'hui. Mais laissez et occupez-vous de ma mère. La fièvre que j'ai, moi, ce n'est pas à vous de la guérir.

Enfin le jour suivant Jésus retourne, et cette fois il prend Simon devant tous.
Car le temps est venu : Simon doit être chrétien et il doit être le pape.
Jésus-Christ le choisit, et le nomme et il lui dit : Simon, désormais tu t'appelleras Pierre, car tu es ma pierre et tu es mon rocher.
Et comme Jésus fait tout ce qu'il dit, à ces mots, Simon devint Pierre.
Mais voici qu'alors on entendit la maison gémir comme si les murailles elles-mêmes s'émouvaient,
La femme de Simon qui pleure et se lamente dans sa chair, l'âme brisée ;
Et bientôt elle reparaît du lieu où elle s'était cachée ; elle tombe au-devant de Jésus, atterrée de désespoir.

Alors Jésus regarde avec compassion à ses pieds cette douleur blottie, cette chose qui pleure,
Il la relève jusqu'à ce qu'elle soit droite, présentant un visage de raison ;
Et il lui dit : Ma fille, ne pleure plus. Simon n' est plus ton Simon, car j'en ai fait mon rocher.
Et toi, tu resteras seule, il est vrai. Mais je te donnerai un don, que tu sois heureuse comme lui,
Et que tu ne puisses plus pleurer, en te rappelant ce que j'ai fait en ce jour, pour toi comme pour lui.
Je veux que tu vives comme lui et que tu sois encore de la substance de Simon.
Car par ce don tu n'es plus fille de chair, mais désormais tu seras aussi de pierre.

- Et il lui donna la foi .

Trois ans après, Pierre se trouvait à Jérusalem, établi par les apôtres comme leur prince ;
Parce que Jésus avait fondé son église sur Pierre, et il était retourné au ciel laissant les hommes après lui édifier le salut, mais lui-même les assistait d'une présence invisible.
Alors la femme de Simon monta vers celui que Dieu autrefois lui avait donné et ensuite repris. Elle monta à Jérusalem sans crainte, avec les autres. Mais en arrivant, sitôt qu'elle vit Pierre, elle courba son front et se prosterna devant lui.
Pierre la vit. Ses entrailles s'émurent de joie sur elle, à cause des grandes choses que le Seigneur accomplissait en elle et en lui. Il se leva de son siège, célébrant de louanges Dieu qui élève l'esprit de l'homme au-dessus de sa chair,
Et qui élève et ramène la chair jusqu'à l'esprit pour le soutenir, elle qui, aux premiers jours, l'entraînait appesanti de toute sa faiblesse.
Ceux de Galilée entouraient Pierre. Ils lui dirent : Vois celle-ci ! Tu ne descends pas de ton siège, tu ne la reçois pas ! Cependant elle est venue de si loin et se présente à toi sans rien te dire… - C'est qu'elle t'aime encore, Simon !
Pierre se tint debout et dit : Je la vois édifiée sur le parvis, semblable à une pierre sacrée et à un marbre de prix dans l'église du Seigneur.

Alors ils la pressèrent à son tour. - Relève-toi, lui disaient-ils, et approche-toi ; car ce que Dieu a uni ne doit pas être séparé.
Mais elle semblait ne pas les entendre. Et la chair et le sang ne lui révélaient plus rien, à elle non plus, mais seulement le Père qui est dans les cieux. Et comme elle demeurait dans la même posture, rigide autant qu'une statue, Pierre lui-même s'adressant à elle, l'interrogea :
Femme, dit-il, je te le commande, dis-moi devant tous pourquoi tu me regardes ainsi prosternée, et ce que tu attends de moi.
Et elle, à genoux, les yeux levés sur Pierre, répondait :

- Je vois le Christ.

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