L' ÉVANGILE DU PÉCHEUR

II - LIVRE DES FIGURES

2 - Figure du péché


Le péché est semblable à un ami qui est entré un soir chez l'homme, dans sa maison, et s'est assis à son foyer. Celui-ci était solitaire, sa femme et ses enfants en voyage, ne devant rentrer que le lendemain. Il attendait devant l'âtre, tournant ses yeux de toutes parts et songeant : Je suis seul, que ferai-je de ma vie ? Mais le péché est entré de dehors comme un ami et lui a dit : Ne te tourmente pas de ce que tu dois faire ; moi-même j'agirai pour toi.
Il s'est pris à lui démontrer d'avance tout ce qui arriverait et ils ont devisé longuement, assis ensemble, et l'ami, les coudes sur la table, écartait les doigts de ses mains en ouvrant les yeux de manière à persuader . Il s'expliquait à voix basse, et enfin l'homme lui dit : Je veux bien.

- Sois heureux, lui dit le péché, et n'aie pas de crainte. Je ne te tromperai pas.
Et ce premier soir, en effet, l'homme fut satisfait et ensuite dormit d'un sommeil excellent, parce que l'homme avait usé du pouvoir que Dieu lui a donné de dire : " Je veux ", et il était heureux de cela.

Le lendemain, l'ami dit encore : C'est aujourd'hui que j'accomplirai tout ce que je t'ai annoncé. Et d'abord il vint sur le devant de la maison, là où est écrit le nom de la maison, celui que depuis tant d'années elle portait.
Il grattait ce nom pour l'effacer et en inscrivait un autre. - Que fais-tu ? cria l'homme tout surpris.
- Tu le vois, dit l'ami, je recommence toute chose pour toi, afin que tu vives de nouveau.
Et l'homme indécis délibérait en lui-même : " Le chasserai-je ? N'est-ce pas le moment ? " Mais il ne forma sur ses lèvres aucune parole.
Et, dès ce moment, la maison se trouva comme nouvelle ; des plantes agréables de toute espèce avaient paru à l'entrée et, grandissant en un seul instant, elles chargèrent de fleurs les fenêtres et les balcons.
Or, à cette heure, la femme et les enfants de l'homme rentrant de voyage, vinrent jusque devant la maison et ils ne la reconnaissaient plus. Il cherchaient parmi les verdures le nom de cette villa fleurie, puis se consultaient entre eux. Enfin, croyant s'être trompés, ils rebroussèrent.
Et lui, il était à sa fenêtre guettant à travers les fleurs, lorsqu'il vit s'éloigner tout ce qu'il avait aimé.
Il s'affaissa de douleur et voulut crier. Mais son ami le retint, l'ami lui fit compagnie. Et pour lui plaire, l'ami vint à la fenêtre, se proposant de lui composer un bouquet. Mais au fur et à mesure qu'il cueillait, les fleurs avaient déjà produit leurs fruits ; et l'homme ne reçut entre ses mains que des écorces flétries, peuplées de vers, et des grappes détestables.

Alors l'ami lui dit : Tu t'ennuies parce que tu n'as que moi seul . Attends, je t'en amènerai d'autres.
- Il alla ouvrir à deux battants la porte d'entrée, et, immédiatement, une foule se présenta, d'autres amis que l'homme n'avait jamais vus.
Ils sortaient de la grande route, en bandes, se tenant par la main, hommes et femmes, chantant des airs agréables à entendre, et ils entraient sans cesser de chanter.
Et comme dans la maison, ils parlaient et chantaient tous à la fois, c'était entre les murs comme un carillon de cloches. Le pécheur, à ce bruit, se trouva diverti de sa grande douleur.
Il mangea et but avec les nouveaux amis dont le nombre ne faisait que croître. Ils s'étaient installés dans la maison comme chez eux, ouvraient les meubles, se servaient à leur guise, et quand ils avaient fini, ils repartaient, plus étrangers et plus inconnus qu'ils ne l'étaient en entrant.
Et au soir, ils laissèrent la maison vide et entièrement dépouillée et souillée.
Et quand la nuit fut venue, l'homme se tenait assis par terre, seul devant son foyer sans feu, et tendant les mains.

Et le troisième jour, lorsque le soleil parut, la maison était toute pareille à un tombeau sur le bord de la route. Toute la journée, la maison resta plongée dans le deuil de la mort.


Mais vers le soir, Dieu passait le long de cette même route, et Dieu était semblable à ces pauvres gens que l'on voit sur les chemins et qui n'ont pas mangé depuis la veille. Lui aussi vit la maison devenue un tombeau et cependant il s'arrêta.
Et il mit le pied sur la marche du seuil et heurta à plusieurs fois contre la porte. Et il insistait pour entrer.
Afin que l'homme le reçût dans la maison du péché, et donnât de sa pauvreté quelque chose en aumône pour soulager la misère de Dieu

Et comme on tardait à répondre, et que lui-même se fatiguait d'être debout, Dieu s'assit sur la pierre, la tête contre ses genoux, et là, continuait à écouter avec inquiétude dans le silence, s'il entendrait, peut-être, des pas avec un bruit de clés.
Et, du plus profond de sa demeure, en même temps, le pécheur réveillé comme d'un rêve, devenait attentif à sa porte où il y a quelqu'un.

Il se disait le coeur ému : " Qui est celui qui n'entre pas de force comme les autres, mais qui attend : ne serait-ce pas enfin un ami ? " Et de plus en plus, il délibérait de se lever, et il s'encourageait à descendre.

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