Heureux celui qui a Marie pour mère, celui à qui elle donne sa vie, et qu'elle porte dans ses bras comme un véritable enfant. Celui-là connaîtra une incessante jeunesse ; il ne sentira pas le poids des jours, parce que celle dont il est l'enfant est jeune merveilleusement. C'est ce que connut d'expérience le Pécheur.
Jésus passait un jour avec Marie sur le chemin. Ils virent de loin les disciples affairés autour d'un individu qu'ils soulevaient dans leurs bras comme pour l'aider à marcher, mais sans y parvenir. Cet homme, vieillard et paralytique, s'appesantissait sur lui-même et aucun d'eux n'avançait.
Jésus et Marie se détournèrent pour se rendre compte. Mais quand ils furent près du vieillard, ils le reconnurent : c'était le Pécheur.
Jésus interrogea : Que t'est-il arrivé de nouveau, Pécheur ? Hier déjà tu venais à moi accablé d'infirmités ; mais ce matin, te voilà tout d'un coup vieilli et perclus entièrement.
- Seigneur, répondit-il, vous étonnez-vous ? Vous en savez la raison mieux que personne. Hier encore, tout infirme que je fusse, oui, je conservais ma vivacité première, alors que je ne vous connaissais pas. Sitôt paraissant vous m'avez pénétré de respect et de crainte et je suis devenu un homme mûr. Vos disciples sont survenus, soi-disant pour m'aider, et en un jour ils ont fait de moi un homme séculaire.
- Et comment cela, Pécheur ? interrogea Jésus.
- Ils m'ont chargé, dit le Pécheur, de votre Révélation pleine de grandeur, ils m'ont accablé du poids de vos mystères. Ils m'ont appris que rien n'est petit pour un Chrétien, rien n'est léger, et le jeu même est une chose grave.
Ainsi, de ces pensées puériles où se dérouille l'esprit, le temps est passé. Ils disent que vous ne tolérez pas les enfantillages ; ni ces actions de primesaut qui ne fatiguent pas, comme des vacances d'écolier ; ni ces moments de fantaisie qui pétillent comme la mousse d'un vin, après quoi on se retrouve tout neuf.
Et moi, vous le savez, j'étais jeune dans ce temps-là ; j'aimais à rire de ce que je vois dans l'homme, les autres et moi, parce que c'est un bienfait pour l'esprit de savoir ne pas prendre trop au sérieux les choses.
Je n'aimais pas ces gravités interminables qui vous sermonnent doctement, parce que, à vrai dire, personne ne m'empêchera de les soupçonner de quelque sottise.
J'avais mon idée à moi sur ces regards entendus qui en disent plus long qu'il n'y en a, ces hochements de tête, ces jugements notariés ; mon impression était que tant de maturité voisine avec le radotage.
C'est pourquoi tout malade que je fusse de plusieurs maux, je ne me privais pas de jouer et de gambader en sifflant un air entre mes dents.
Ce temps est bien fini, Seigneur : voyez, votre Révélation m'a fait si pesant que je ne puis plus me traîner, comme si d'un moment à l'autre j'étais parvenu à l'extrémité de mon âge.
Tandis que Jésus et Marie considéraient silencieusement cette étrangeté, le Pécheur reprit :
- Et il n'y a pas à dire, Seigneur votre Révélation a raison : la vie est-elle assez grave ! Chacun des instants fugitifs est lourd d'une éternité.
Que les choses soient beaucoup plus qu'elles ne le paraissent, cela est certain par votre Révélation : derrière la plus petite des créatures se cache le Dieu de majesté, ce qui m'empêcherait d'abord de m'amuser avec aucune créature.
Mais après que votre Révélation nous a écarté le voile, Seigneur, quelle lumière ! Nous en sommes si éblouis et l'homme se sent soudain investi d'une telle dignité ; et son esprit se hausse tellement pour atteindre les grands mystères qu'il en demeure offusqué et étourdi . Comme une taupe qui trébuche dans le soleil, tel est l'homme, Seigneur, devant la Sainte Trinité, le Père, le Fils et le Saint Esprit.
Car ou bien il s'efforcera de tout son effort de soutenir la pensée de grandeur, il en perdra le manger et le boire ; ou il refermera les yeux pour vivre suivant sa nature bonnement, mais alors il souffrira de son propre coeur appesanti d'infidélité. En nulle manière il ne retrouvera les facilités de l'enfance.
Dites, Seigneur quel est ce mal ? Ne serait-ce pas ce qu'on appelle le jansénisme, cela ? Pour moi, je n'y puis rien. Vous seul qui pouvez tout, dites seulement une parole, et je marcherai comme autrefois.
Cependant la foule s'était amassée autour du Pécheur qui gisait au milieu, exposant son cas. Quand il eut fini, tous attendaient un miracle.
Jésus néanmoins répondait : Pécheur tu l'as bien dit : quel homme serait capable de porter le poids de ma grâce et de ma gloire ? Aucun en vérité, et il n'est que les enfants et ceux qui se rendent semblables à eux qui entreront jamais dans le royaume de Dieu.
Ceux-là le Père les connaît et ils connaissent le Père, c'est pourquoi ma Révélation ne les étonne pas, ma loi ne les charge pas, ma voix ne les lasse pas, parce qu'ils sont des enfants.
Ils vont sur la terre portant ma croix joyeusement à cause de leur confiance. Ils courent d'un coeur léger dans mes commandements, chantant dans leur âme des cantiques à Dieu.
Lève-toi donc, Pécheur, et marche ; pour aller au Père viens à moi : car qui me voit voit le Père, et qui vit de moi, est Fils de Dieu comme moi.
Ainsi parlait Jésus, sa main tendue vers le Pécheur, et celui-ci, nonobstant, ne se levait pas. Et tous admiraient ce prodige : car d'ordinaire ce que commande Jésus s'exécute sur-le-champ. Le Pécheur ne se levait pas au commandement de Jésus !
Il regardait Jésus et voyant Jésus il voyait le Père rayonnant dans son éternité.
Et recevant du Père par Jésus la grâce du Fils de Dieu il en était accablé ; il était un fils âgé et impotent ; il ne recevait pas de Jésus la vertu d'une fraîche enfance.
- Quel est ce mystère, s'écria le Pécheur. Quoi, Seigneur, vous qui rendez la vie aux morts, vous ne pourriez me rendre ma jeunesse ! Voici que mon mal est incurable au Tout-Puissant. Qui donc me guérira ?
Mais alors Jésus tourné vers Marie : Ma Mère, dit-il, il fallait que vous fussiez ici. Vous à qui je dois mon enfance, viendrez-vous aujourd'hui en aide à cet homme trop vieux ?
À ces mots, le Pécheur lui aussi se tourna vers Marie ; Il vit celle qui est bénie entre toutes les femmes, la plus belle, la plus jeune des enfants d'Adam,
Une créature qui porte le Ciel sur sa jeunesse fragile ; alerte, souriante, simple, elle a passé sans étonnement le seuil de la Trinité. Fille du Père, Mère du Fils, Epouse du Saint-Esprit, alliée à la famille de Dieu, elle ne s'est pas éloignée de la famille des hommes, afin que le surnaturel leur devint, par elle, familier.
Le Dieu d'éternité présent en tous lieux, elle en a retenu dans le creux de ses bras la jeunesse, afin de la distribuer maternellement.
Le Dieu de majesté et de crainte, elle en a gardé dans son sourire la joie, afin de combattre partout le deuil de la terre.
Le Dieu de puissance et d'éclat, elle en possède dans ses mains la faiblesse que rien ne peut désarmer, afin que nous ne soyons pas brisés sous la gloire.
L'abîme de mystère, elle en a saisi la clé dans sa naïveté pour nous la donner, afin que nous aussi nous abordions naïvement l'inconnu.
Et Marie, se baissant à côté du Pécheur lui faisait toucher de près ce qui lui avait paru pesant, les sacrements, les vertus et dignités de l'Eglise, tous les objets que Marie possède dans sa maison : maniables et naturels, et le Pécheur les voyait également faits pour lui, et d'un usage facile.
Il se leva tout d'un ressort, oubliant qu'il était vieux et paralytique : son jansénisme coulait comme neige au soleil. Avec toute la promptitude, toute l'agilité d'autrefois il se jeta aux pieds de Marie, son coeur de vieillard fondant de tendresse ; lui-même il se sentait comme s'il n'avait jamais vécu de sa vie et il riait de joie.
Alors Marie reçut ce vieux Pécheur transformé, et le présenta à Jésus, lui disant :
- Le Pécheur a invoqué son Père des Cieux mais il oubliait sa Mère, lui aussi pourtant, mon Jésus, il est mon enfant comme vous.