L' ÉVANGILE DU PÉCHEUR

I - LIVRE DE LA RENCONTRE

1 - Rencontre du pécheur


L'Enfant Jésus est venu au monde dans la nuit; dans la nuit il a commencé à regarder le monde; il a cherché à voir celui pour qui il était venu.

Il n'a vu que le visage de Marie, à la lueur de la pauvre veilleuse d'huile qui veillait;

Deux yeux palpitants qui se ferment d'adoration et qui se rouvrent de tendresse,

L'humilité qui s'agenouille et la pureté qui sourit,

Une simple enfant des hommes ravie de posséder son Dieu sur la même paille, accomplissant avec ses mains et ses lèvres l'office des anges près de lui,

Offrant au Créateur un berceau dans l'humanité, entre deux bras de chair,

Nourrissant la Vie , donnant à la jeunesse de Dieu ce que lui refuse l'hiver, une tiédeur de présence,

Il voit la bonté la plus belle qui ait fleuri, Marie pleine de grâce, le visage maternel et virginal,

Où se réalise comme en un miroir de sagesse tout ce que l'esprit de l'homme conçoit et tout ce que le monde peut recevoir et Dieu lui donner,

Après lequel c'est fini, il n'y a plus que des descentes, des pertes, des regrets, mais en ce visage de Marie l'homme et Dieu possèdent leur contentement.

Et Jésus voit ensuite tout autour les anges empressés, saluant Marie après lui, mêlant l'Ave verum et les Ave Maria,

En l'honneur de Marie pleine de grâce avec qui est le Seigneur; du Seigneur, corps véritable né de la Vierge Marie.

Jésus voit, écoute et trouve que cela est bon; tout heureux il regarde sa mère,

Mais il n'a pas vu celui pour qui il était venu. Et refermant les yeux, il s'est endormi jusqu'au matin.

Le matin Jésus s'éveille et attend ce qu'il est venu attendre en ce monde.

Le soleil est entré à Bethléem, et avec lui, les bergers et les mages de l'Orient.

Ils apportent leurs présents, des agneaux et du lait; de l'or et du bois parfumé, et des essences rares.

L'Enfant Jésus regarde les créatures de ce monde qu'il a fait, l'univers qui recommence à revenir à lui et se présente pour être béni.

Comme un marchand d'étoffes palpe l'endroit et l'envers, il retient les dons dans sa main avide de savoir.

Dieu désormais connaît sa créature par l'endroit et l'envers; il examine de près les croisés et les reprises de la trame,

Ensuite il pénètre les coeurs simples des bergers et il comprend ces hommes par le coeur. Il saisit les patois échangés entre eux, comprends la signification des regards et le poids des silences,

Jugeant de tout chose dans la balance de l'homme et non plus seulement dans les rigides balanciers.

L'Enfant Jésus reçoit l'offrande des pauvres, l'innocence des innocents, la science des Mages, et il les bénit:

Mais ce qu'il est venu attendre en ce monde, il ne l'a pas reçu jusqu'à présent.

L'Enfant Jésus a grandi; il fait ses premiers pas afin de s'avancer vers le lieu où il doit aller.

Il s'est mis à conquérir la terre par deux ou trois pas défaillants, et se retourne vers sa mère qui le tenait; il rit à la fois de son succès et de sa maladresse.

Mais bientôt il sait comment on passe sans tomber de la Sainte Vierge à saint Joseph.

Après quelque temps, il a appris et il est fort. Alors il veut visiter la terre; il sort et voit les champs qui verdissent et lui promettent des moissons,

Les espaces l'attirent et il gravit la hauteur d'où change la perspective,

La neige est tombée, il court sur la neige les pieds nus, criant de plaisir, de cette froideur qui le surprend,

Et s'arrête soudain tout pensif, à l'éveil de la piqûre douloureuse.

Il voit passer quatre saisons, chacune avec son fruit et toutes suivies d'une plainte. Il les accueille, leur promettant qu'elles seront contentes avec lui.

L'Enfant Jésus va et cherche sur la terre tout le temps,

Mais, le lieu où il doit aller il ne l'a pas trouvé encore.

L'Enfant Jésus est allé à l'école. On lui a donné un livre pour apprendre à lire. Il a cherché dans le livre son Évangile à la page du commencement,

Pose son petit index sur la lettre; s'applique à reconnaître l'écriture, à distinguer les caractères et à épeler des mots, nommant par leur nom mortel les éternelles idées.

Son esprit d'enfant rejoint comme à un rendez-vous le Verbe pris dans la matière.

Il lit, et c'est un psaume. Son âme se délivre du mot et pénètre la phrase, et, de là, se détend dans la plénitude du sens

Il trouve que le monde de l'idée était vide sans lui et que l'Écriture l'attendait; et il commence à remplir l'Écriture avec fidélité de la substance du Verbe,

Pour qu'elle ne soit plus une lettre morte, mais que par elle l'Esprit vive, et que la chose réponde aux mots.

L'Enfant Jésus lit à haute voix et prononce des sentences; il bénit Dieu qui, par lui, a créé un langage plein de grâce et de vérité,

Et ferme le livre; car, dans aucun texte il n'a encore trouvé écrit le commencement de son Évangile à la page qu'il cherchait.

L'Enfant Jésus est parti au loin. Il se dirige vers une profonde vallée.

A la recherche de quelqu'un, car il n'a pas rencontré le Pécheur.

Voilà qu'il aperçoit le Pécheur assis, la tête ployée sur ses genoux, sur un talus de la route, comme lorsqu'un pèlerin est fatigué.

Alors il descend, s'approche et voit les larmes du Pécheur inondant la terre de péché,

Amères, perpétuelles, qui coulent dans la vallée et rebondissent comme les eaux d'un torrent.

A cette vue, il reconnaît en quel lieu il est venu; car il est dans la Vallée des Larmes, où s'entend la plainte du Pécheur en échos multipliés.

Et il a trouvé l'homme qu'il cherchait. Il accourt donc, le coeur tout ému,

Saisit dans ses bras le Pécheur, et avec transport : Mon frère, lui dit-il, réjouissons-nous maintenant.

Voici que mon existence est heureuse, il convient que la tienne le soit également.

Car sache-le : je ne suis pas venu au monde attiré par les grâces de Marie, ni parce que le monde est bon et que mon Père me l'a donné.

Et le Verbe de Dieu n'est pas descendu enchaîné par l'Écriture, il s'est fait chair pour une autre raison.

Sache donc la nouvelle, ô ma Cause ! je suis venu en ce monde pour le Pécheur.

C'est ainsi que le Pécheur, le premier reçut la bonne nouvelle, tandis qu'il se faisait dans toute la vallée un silence parce que le bruit des larmes s'arrêtait.

Et c'est ainsi que commença l'Évangile du Pécheur.

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